3

Boy suite

Pour le passage en 6è comme Boy faisait piano et flûte traversière au conservatoire, nous avons opté pour un parcours CHAM avec Allemand en LV1. Le collège était classé ZEP à l’autre bout de la ville. Nous n’avions pas de craintes puisque mon mari pouvait accompagner en voiture ou en transport le matin et qu’il avait l’habitude de rentrer en bus depuis plusieurs années déjà. Il a ainsi retrouvé des camarades d’orchestre, de solfège, etc. Pour rappel, l’entrée en classe à horaire aménagé musique se fait sur concours avec des épreuves de solfège, de chant et d’instrument et examen du dossier scolaire. Les enfants ont 2 après-midi d’enseignement au conservatoire (solfège, chorale, orchestre). Les cours d’instrument(s) se font en extra-scolaire. Les enfants ont donc un emploi du temps chargé puisqu’ils ont le même programme scolaire avec le parcours musical en plus (ils avaient juste 1h de sport en moins, ce qui ne me paraît pas très judicieux). L’équipe enseignante n’est pas très ouverte, mais à sa décharge elle a peu de moyens et beaucoup trop d’enfants différents à gérer : une classe accueillant des enfants sourds, des enfants de migrants hébergés au Foyer France Terre d’Asile, un environnement peu agréable (entre des cités, l’autoroute et une zone industrielle), des enfants issus de milieux sociaux très différents à cause des classes CHAM (essentiellement des enfants d’enseignants et de cadres). Les CHAM sont tolérées et maintenues dans cet établissement car comme il y a 100% de réussite au Brevet, cela augmente la moyenne du collège…

Si Boy était un très bon, voire excellent élève, vu qu’il était en CHAM, c’était déjà bien suffisant donc pas question en plus de donner un tableau d’honneur ou des félicitations à l’issu du conseil de classe ! C’était assez étrange pour nous parents d’aller à la remise des bulletins chaque trimestre, de rester 3mn à écouter des louanges sur notre fils (son sérieux, ses connaissances, sa maturité, sa culture générale…) et de voir que tout cela n’était pas forcément récompensé. S’il a été déçu souvent, il ne s’est jamais découragé. Il s’est fait des copains que pour certains je voyais d’un mauvais oeil. Mais je dois bien reconnaître que 9 ans plus tard, ce sont toujours ses meilleurs amis.

En 5è, il a commencé à vouloir changer de style vestimentaire (je l’habillais un peu trop bcbg à son goût) et surtout à se laisser pousser les cheveux. Un petit côté bad boy avec ton pseudo afro. Il évitait de répondre quand on lui demandait pourquoi il fuyait la tondeuse de son père. Cela donne des photos de famille assez mémorables qui nous font rire aujourd’hui. Sa grande soeur était en internat, il devenait en quelque sorte l’aîné du lundi au samedi midi en dehors des vacances scolaires. Avec le recul sans vraiment le vouloir, cela a aidé à préserver leur individualité au sein de la fratrie. Peu de comparaison, des loisirs différents, des scolarités différentes. Il avait ajouté la pratique du handball le mercredi après-midi avec l’association du collège.

La prof de piano n’était pas chaleureuse et souvent absente. Boy ne prenait aucun plaisir puisqu’il n’avait pas son mot à dire sur le choix des morceaux à étudier. Attitude radicalement différente de la prof de flûte traversière qui proposait d’abord. Seuls les morceaux d’examen étaient imposés. Du coup, il s’est lassé et a préféré arrêté au bout de 4 ans (en fin de 3è). Il a continué les cours avec son ancienne prof à la maison et poursuivi la flûte traversière au conservatoire.

Pas de langue ancienne possible quand on est en CHAM, du coup il a juste fait Anglais en LV2. En 4è, il a ajouté le basket au handball et transformé son afro informe en tresses. S’il faisait ce qu’il fallait pour être parmi les 3 premiers de sa classe, il ne s’investissait clairement pas plus. Quand on est un enfant raisonneur, on n’ajoute pas de difficultés aux adultes : entre une prof d’Anglais dépressive, une principale adjointe tabassée, des jeunes profs dépassés, qu’on commence à se faire contrôler par la Police plusieurs fois par semaine près du collège ou au centre commercial, on fait en sorte que les parents ne soient pas inquiets. Il mettait sa casquette « correctement », évitait de mettre sa capuche (ou seulement quand on avait le dos tourné), avait sa carte d’identité sur lui en permanence. Si je respectais son désir d’appartenance à un groupe de copains, j’évitais la tenue estampillée « cité » et surtout nous discutions beaucoup, tout le temps. Et il s’est rendu compte par lui-même : les copains qui disparaissent, ceux que tu croises en train de dealer…

Je me suis installée en libéral, son père avait de nouvelles responsabilités. Il arrivait souvent qu’aucun de nous ne soit rentré à 21h. Pas facile de se retrouver seul à la maison avec ses 2 petites soeurs quand maman n’a pas eu le temps de préparer le dîner. Lui qui était déjà très mature pour son âge, a été une véritable épaule et m’a admirablement secondée. Me demandant régulièrement comment çà allait, me permettant de raconter mes journées, m’appelant ou m’envoyant un sms quand je n’étais pas rentrée à 20h pour savoir ce qu’il devait cuisiner. Il gérait… Minette à récupérer à la sortie du collège ou du conservatoire, Miss A à 18h après l’étude ou au conservatoire. Jusqu’à maintenant, il ne se plaint jamais et propose toujours volontiers son aide.

En fin de 3è par principe tout en sachant qu’il y avait peu de chances, il a préparé son dossier pour les grands lycées parisiens. Nous avons aussi voulu forcer le système afin qu’il n’aille pas dans son lycée de secteur. Il s’est retrouvé sans affectation mais a eu son Brevet mention bien sans forcer son talent, malgré toutes nos mises en garde. Un entretien avec le proviseur de mon ancien lycée et un bon dossier scolaire aidant, il a intégré le meilleur lycée de notre commune. Il a gardé sa bande de copains mais à cause de cette inscription de dernière minute, il s’est retrouvé dans une classe de soi disant mixité sociale. Ce sont des élèves issus des quartiers très défavorisés de la ville à qui l’on donne une chance de s’en sortir en évitant le lycée de secteur (celui qui a moins de 60% de réussite au bac alors que l’autre est à 85-90% en fonction des années). Mais au lieu de dispatcher ces élèves dans les 9 classes de seconde, on les regroupe tous dans la même classe et on se plaint ensuite de l’agitation, du niveau de la classe, etc. Si vous avez vu le film Les Héritiers, c’est dans notre ville et dans ce lycée qu’il a été tourné. Et la fameuse classe de seconde dont il est question n’est pas la pire puisqu’elle regroupe des enfants qui suivent l’option histoire de l’art (la plupart sont issus de la classe CHAM).

Bref gros manque de chance, une année de seconde difficile où Boy a été confronté aux préjugés, au racisme de certains profs, où en voulant dénoncer des injustices il s’est fait maltraiter voire insulter. Le bon côté est que ce lycée est le seul de France métropolitaine à bénéficier de l’enseignement du Créole en option au bac. Cela lui a fait du bien de suivre ces 3h de cours chaque semaine, il échangeait fièrement avec ma mère qui leur a toujours parlé créole alors que mon mari et moi ne pratiquons pas. Et surtout, il s’est senti « légitime », moins différent de ses copains dont les parents ne parlent que créole à la maison et en famille. Mon mari étant guyanais moi guadeloupéenne, il ne savait pas trop de quelles origines parler (seuls les ignorants pensent que Guyane et Antilles c’est pareil !). Il a en quelque sorte réussi la synthèse dans sa tête. J’ai oublié de préciser qu’il partait en colonie de vacances depuis l’âge de 5 ans 2 fois par an comme sa soeur aînée et qu’il avait aussi un vrai questionnement théologique, spirituel (actuellement il s’estime toutefois en délicatesse avec Dieu en regard de la situation mondiale…). Il a beaucoup aimé le catéchisme au point d’aller jusqu’à la confirmation, faire des pèlerinages et fréquenter l’aumônerie pour le plaisir.

Si mes souvenirs sont bons, ils n’étaient que 8 à passer en 1ère S. Il a arrêté le handball qu’il a remplacé par l’athlétisme, tout en continuant le basket. Niveau orientation, il a alterné entre pilote de formule 1, pilote de ligne, Polytechnique, neurochirurgien etc. Il avait effectué son stage de 3è avec mon copain kiné, ce qui l’a beaucoup marqué car il s’est vraiment intéressé au boulot, aux connaissances. C’est grâce à son questionnement permanent que nous nous sommes rapprochés, qu’il a mieux compris mon travail d’infirmière. Il profitait de nos dîners entre amis pour poser des questions aux kinés encore et toujours en disant qu’il ne voulait pas l’être car toucher les vieux ce n’était pas son truc ! Il a pensé médecine à notre grande surprise. Nous l’avons mis en garde une fois de plus car il ne travaillait pas vraiment. Vous vous souvenez du petit garçon de 8 ans qui faisaient ses devoirs dans le bus ? Pas beaucoup de changement avec le jeune homme de terminale S. Il a abandonné les tresses, changé de style vestimentaire tout en n’oubliant d’avoir toujours sur lui sa carte d’identité et son pass navigo. Il n’a pas beaucoup révisé pour son bac, a loupé la mention Bien de 0,1 et s’est inscrit en Paces où il a rejoint sa soeur.

Sa motivation n’a pas suffit à le faire réussir. Par contre, il a trouvé un job d’été et un accompagnement scolaire à l’année (il a donné des cours de maths et de sciences physiques le dimanche matin). Il a redoublé, bossé de 8h à 22h 6 jours sur 7 mais l’injustice d’un concours veut qu’avec le même classement une année çà passe, l’année suivante çà casse… Il en a pleuré. Mon coeur de mère s’est brisé, sa soeur aussi en a pleuré. Son 1er et gros échec à ses yeux. Il a refusé que je le console. Une façon bien à lui de se prendre en main et de se promettre qu’il n’échouera plus car çà fait trop mal. Il a quand même eu son permis et son diplôme du conservatoire ! Il a rebondi immédiatement en s’inscrivant en 2è année de licence biologie et santé, a été réembauché pour l’été au Macdo des Champs élysées. Depuis la rentrée, il bosse le week-end chez le suédois tout en poursuivant ses études : lui qui avait adoré nos vacances en Suède en 2008 et rêve d’y retourner depuis. Il doit aussi préparer sa 3è année de licence à l’étranger. Je m’aperçois en les racontant, que mes enfants sont un peu hyperactifs en fait ! Il s’amuse toujours des filles surprises par sa culture générale, sa sportivité et ses talents de musicien (et là vous voyez les parents super fiers !).

Comme je le dis souvent et çà le fait enrager, il était un petit garçon bizarre mais il a su m’apprivoiser. Il restera toujours en suspens et ne sera jamais résolue la question du 2è saut de classe et le fait que nous n’ayons pas chercher à le pousser que ce soit au niveau scolaire, musical ou sportif. Une chose est sûre : il regrette énormément qu’il n’y ait pas une « formule garçon » à la MELH (en dehors des lycées militaires) ! Il aurait bien aimé lui aussi goûter la vie en internat. Mais il est parfaitement conscient que c’est bien d’être le fils unique de la maison.

 

Muriel

[social_share/]

3 commentaires sur “Boy suite

  1. C’est sympa Muriel de nous donner des nouvelles de ton fils et j’espère que tu feras de même pour tes filles : depuis que je te lis, même si je ne poste pas souvent, j’ai « vu » grandir tes enfants et c’est bien de savoir ce qu’ils deviennent.
    Tes quelques lignes sur le concours m’on ramenée à celui de l’IFSI passé par ma petite-fille l’année dernière : 2500 candidat(e)s et un concours raté de à peine 1/2 point car on ne peut pas prendre tout le monde. Elle a rebondi sur une année d’aide-soignante. En un peu plus d’un an elle a eu son bac, son permis, son diplôme d’aide-soignante et du boulot bien évidemment, tu connais ce secteur demandeur. L’IFSI est toujours dans un coin de sa tête.

  2. Je suis encore une fois admirative pour l’accompagnement que ton mari et toi offraient à vos enfants. j’ai l’impression de ne pas en faire assez, que je pourrais faire plus, être plus présente… Je suis admirative

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *