4

A lui…

En me concentrant juste un peu, je revois son visage, ses dents manquantes, j’entends sa voix, son léger bégaiement et je vois son corps si imposant… Bientôt un an qu’il a choisi de se laisser mourir… Diabètique, obése, alcoolique ce qu’il a nié jusqu’à ce que son coprs et le manque le trahissent mais aussi gentil, poli et d’une timidité maladive. Et à la fin le désespoir, la résignation, la décision qu’il n’était pas fait pour cette vie, qu’il ne pourrait rien en faire et refuser l’hospitalisation et les soins qui auraient pu peut être le sauver. Il m’a parlé du bout des lèvres de cet alcoolisme familial, qu’il avait çà dans le sang. Je l’ai vu se dégrader un peu plus chaque jour, j’étais là quand il a refusé l’hospitalisation… Je sens bien que depuis ce temps quelque chose s’est cassé. J’ai lutté contre le défaitisme, contre la sensation de ne servir à rien mais c’est là tous les jours. J’ai enfin pris ma claque, la vraie, celle qui vous fait sortir peut être définitivement de l’enfance, de cette toute puissance et je sens bien que progressivement, j’abandonne la partie, je n’y crois plus. Je fais et c’est tout. Je suis entrée dans cette routine, seulement je refuse aujourd’hui de répéter sans cesse et toujours les mêmes conseils, les mises en garde. J’abandonne un des rôles de l’infirmière : l’éducation, le conseil en santé. Je fais et je compatis parfois. Sa lente et silencieuse agonie m’a un peu fermée aux autres. Je suis moins tolérante, moins patiente. Mais j’ai aussi appris à me taire, à garder ma désaprobation pour moi. Je soupire intérieurement et je me tais. Paradoxalement en laissant le silence s’installer, Petit mari a appris ou réappris à parler… Il n’écoute pas forcément plus mais il entend parfois. Alors je me tais et c’est une lutte car je boue intérieurement, je sens la colère, la rancoeur monter monter et je passe à autre chose. Je lis, j’écoute de la musique, je surfe sur mon téléphone et je me tais. Cela rend les moments de plaisir ou de partage plus intenses aussi. Ces derniers temps je peux avoir la gorge serrée et le coeur prêt à exploser quand je fais quelque chose que j’aime. J’apprends à mieux décrire mes émotions et à en profiter, j’explore aussi d’autres voies. Je donne un sens à mon silence qui peut être autre chose que de la réprobation ou de la condamnation, simplement une acceptation, une compréhension.

Grâce à ce patient, j’ai découvert la raison pour laquelle je suis devenue infirmière : le syndrome du sauveur. Grâce à sa mort, j’ai compris que je ne pouvais pas sauver ceux qui choisissent de mourir malgré tout. Une partie de l’enfant en moi est morte avec lui mais la partie adulte en moi est née. Finalement en mourant, il m’a peut être sauvée… 

Muriel

4 commentaires